Velasca
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De victoire en victoire jusqu’à la défaite absolue

Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui a été, d’un bout à l’autre, façonné par le sport. Sans parler de la politique bipartite où la gauche libérale et la droite libérale sont comme deux fines équipes bourrées de stupéfiants jouant devant leurs électeurs-spectateurs qui les regardent s’affronter en mangeant des popcorns, la Terre est devenue un terrain vert à ciel ouvert. Toute personne s’engageant dans un travail, une carrière, un projet, un mariage, un amour, l’école, est soumis à une évaluation de type « compétition / lutte acharnée / prolongations / victoire ou défaite » au point que le miracle de la naissance même est désormais envisagé comme un super-sprint où le spermatozoïde doit battre tous ses concurrents pour atteindre la gloire suprême : devenir l’embryon d’une vie à naître !

Tu parles d’une victoire. Naître, c’est déchoir. C’est tomber de l’existence spirituelle, dans une forme qui nous aplatît et nous humilie. Et toute récompense dans ce monde est une sorte de baiser de Judas ou de suçon du diable. Tous les êtres mystiques le savent : la « récompense » est le signe que la divinité se retire de nos vies. Le sport, c’est bien, mais il reste enfermé dans l’obsession de la réussite, l’obsession absurde de la victoire qui enlaidit, qui salit, qui détruit tout. On dit que « L’important n’est pas de gagner, mais de participer » et cela est juste, mais insuffisant. Il faut aller plus loin. L’important ne devrait pas être de participer, mais de ne pas gagner ; il faut apprendre à voir dans la victoire terrestre le signe d’une damnation céleste – en accord avec la parole du Christ « Les premiers sont les derniers. » Seuls ceux qui échouent sont beaux. Seuls eux sont divins. On n’imagine pas Jésus luttant contre les Romains et gagnant – achevant l’Evangile avec Ponce Pilate et Judas tous les deux sur la croix comme des cons et Jésus se mariant avec Marie-Madeleine et ayant beaucoup d’enfants.

L’équipe de football vraiment moderne pratiquera la décroissance dans l’obsession de la victoire, et le mépris devant la récompense ; l’équipe de football ira, de match en match, jusqu’au dégoût de la réussite et au plaisir dandy de ne pas « marquer ». Elle ne se contentera pas de perdre, elle empêchera les autres de gagner. Tourner autour du but, rendre l’équipe adverse folle, ne jamais les laisser marquer et ne jamais marquer non plus… Rendre le « marquage de but » de plus en plus incertain… Un jour viendra où presque plus aucun but ne sera marqué… Le monde sera suspendu à un ballon tournant autour de la Terre sans jamais s’arrêter… Il n’y aura plus de gagnants ni de perdants, mais nous serons tous frères devant l’absolu du Jeu.

Pacôme Thiellement

Publié dans le Bulletin #06 [ >> bulletin ]

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Home Perpetaneus

« Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. »

Jean-Jacques Rousseau

L’A.S. Velasca vient peut-être de résoudre enfin l’énigmatique mantra tant commenté de Bill Shankly où : « le football n’est pas une question de vie ou de mort, mais quelque chose de bien plus important que cela », en désignant le football comme étant d’abord une forme de représentation proche de l’art total, voire totalitaire. En convoquant des artistes d’horizons divers – et dont les initiateurs sont en quelque sorte les architectes de la Torre Velasca laquelle fut construite dans les années 50 sur les ruines d’un bombardement allié à Milan – qui ont contribué à faire exister une équipe de douzième division en générant une économie participative, l’A.S. Velasca fait du football comme sport un art qui cherche à se sauver de l’apparence par le jeu.

On comprend alors mieux le sens des parpaings de Régis Sénèque qu’arborent tous les joueurs sur le devant de leurs maillots - lesquels ne trouveraient pas leur place confinés dans une galerie. Chaque joueur porte sur lui un morceau de parpaing comme pour rendre visibles les murs invisibles d’une souveraineté morcelée ; des murs destinés à tomber. Les joueurs du Velasca en occupant le terrain sont en quelque sorte le peuple imaginaire qui tourne en dérision la mise en scène de la souveraineté que l’on voit réapparaître un peu partout en Europe sous la forme de barrages, de clôtures, d’enceintes, de barrières de protection ou de murs virtuels affichant la volonté de distinguer le eux du nous. Ces hommes-parpaings viennent interrompre le spectacle du pouvoir en mettant à mal la volonté de nous tenir tous en respect qu’affichent les démocraties emmurées qui nous cernent dans la modernité tardive. Le parpaing nous rappelle que le mur n’a pas, en soi, de signification intrinsèque ou permanente ; que les murs ne racontent rien, qu’ils ne parlent même pas. Ils sont les vestiges d’un monde pré-moderne. On pourrait avancer que les joueurs-parpaings de l’A.S. Velasca inventent une sorte de stratégie inversée faite d’une série d’actions microtactiques qui consistent à contourner les grands axes du jeu préférant se déplacer en enfonçant des murs toujours ailleurs comme par essaimage. Ce n’est plus l’ordre spatial établi du terrain qui dicte les modalités de déplacement, mais le déplacement lui même qui organise l’espace qui l’entoure : les hommes-parpaings deviennent des « passe-murailles » fluides et mouvants livrant bataille parmi les décombres et les ruines de la vie quotidienne.

Adrian O. Smith

Publié dans le Bulletin #03 [ >> bulletin ]

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Soccer Removal

« Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste,
pouvaient cesser jamais de le manifester,
si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. »
Voltaire - Épîtres -
À l’auteur du livre des trois imposteurs, 1769



L’œuvre n’existe pas. Du moins pas encore. Mais Tobias Hogarce, artiste et publiciste de sa propre œuvre, vient d’en faire la promotion. Notre histoire débute lors de l’ouverture de sa rétrospective au Museo de Arte Contemporáneo, MAC Panamá. Le musée organisa une conférence de presse. Le célèbre artiste panaméo-luxembourgeois naturalisé français y dévoila l’œuvre à venir intitulée “Soccer Removal”. « Une nouvelle supercherie ! », s’exclameront ses nombreux détracteurs. Car Tobias Hogarce est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’art et ses expositions ne laissent de provoquer l’outrage.

Certes, sa série “Hommages” prêtait plus à sourire qu’à honnir. Rappelez-vous son “Hommage à Alphonse Allais”, installation à Genève pour eau et plastique. On pouvait alors admirer le jet d’eau du Lac Léman couronné d’un canard virevoltant en plastique géant (1). Le canard de bain lévitait à cent quarante mètres de hauteur grâce à un complexe système d’induction aquillo-magnétique. Tobias Hogarce n’aura de cesse d’utiliser les technologies d’avant-garde de manière burlesque comme le rappelait Roberto Quevedo, conservateur du MAC Panamá qui continua à décrire le parcours artistique de l’enfant maudit du pays.



carte postale (2) datée de 1938
collection particulière de Tobias Hogarce.


La situation s’envenima avec la proposition “Hommage à Jean Baudrillard” où Hogarce raillait vingt ans après, la fameuse éructation baudrillardienne parue en 1996 dans le quotidien Libération (3), organe officiel de la bien-pensance radicale. “Le complot de l’art”, tel était le titre de la tribune de Baudrillard où l’auteur de “Simulacre et simulation” affirmait : “Toute la duplicité de l'art contemporain est là : revendiquer la nullité, l'insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu'on est déjà nul.” On passera ici sous silence l’obscénité de la proposition d’Hogarce à ce sujet.

Puis l’exaspération éclata avec le projet “Tobias Hogarce Versailles” situé dans le parc dudit château. La fiancée de Pierre-Henri-Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme, prétendant au trône de France, Marie-Carlotta Immaculata, princesse de Blurbchtenstein, transforma le scandale en tragédie. La princesse tira à bout portant sur l’artiste lors de l’inauguration de l’événement. Tobias Hogarce se réveilla après trois mois de coma. Mademoiselle S.A.S de Blurbchtenstein fit feu pour, dit-elle, dans le quotidien “La France éternelle” : « laver l’affront que représentait cette indicible souillure à la mémoire du Roi exécutée par cet artiste dont je refuse même de prononcer le nom tant il est une injure à l’art. » L’objet du délit signé Tobias Hogarce avait pour titre : “Sade à Versailles”. L’œuvre pour marbre et végétaux était composée d’une mur de noir de golzinne de dix-sept mètres de long sur quatre de haut, installée sur le parterre de Latonne derrière un ensemble de topiaires d’un goût douteux (4). Sur le mur de marbre noir qui bloquait l’horizon était gravée au laser la phrase d’ouverture des “Cent Vingt Journées de Sodome” : « Les guerres considérables que Louis XIV eut à soutenir pendant le cours de son règne, en épuisant les finances de l’État et les facultés du peuple, trouvèrent pourtant le secret d’enrichir une énorme quantité de ces sangsues toujours à l’affût des calamités publiques qu’ils font naître au lieu d’apaiser, et cela pour être à même d’en profiter avec plus d’avantages. »

Suite à la tentative d’assassinat d’Hogarce, les relations entre la France et l’artiste ne cessèrent de se compliquer. Michel Onfray et Alain Badiou tout en condamnant du bout des lèvres l’ire meurtrière de Marie-Carlotta Immaculata, ne s’en prirent pas moins violemment à la geste hogarcienne. Onfray dans l’hebdomadaire Le Point signa une tribune pleine de moraline intitulée “De l’art contre-révolutionnaire”. Quant à Badiou, il pondit un énième essai “De quoi l’abjection hogarcienne est-elle le nom ?” sous titré “l’art contemporain des paradis fiscaux”. Le philosophe critiquait violemment l’identité panaméo-luxembourgeoise de l’artiste. Hogarce rétorqua laconiquement : “Si la conjuration des imbéciles est en marche, si les idiots utiles veulent la guerre, ils l’auront”.

Ainsi l’artiste publia et mit en scène une comédie en trois actes intitulée “Le Louvre des vendus”. Qualifiée par Hogarce de farce hyperréaliste, “Le Louvre des vendus” contait l’histoire véridique d’un incroyable scandale politico-financier-artistique. Ou comment Yoo Byung-eun un escroc coréen multimillionnaire, créateur du mouvement religieux “Salvation Sect”, de son nom d’artiste Ahae, finança le musée du Louvre en échange d’une exposition de ses photographies aux Tuileries. Hogarce n’hésita pas à mettre en scène l’ancien président du Louvre, Henri Loyrette, faisant l’apologie d’Ahae dans une scène au comble du ridicule (5).

Pour certains “Le Louvre des vendus” fit l’effet d’une bombe, pour d’autres, la comédie fit pschitt. On frôla néanmoins le scandale diplomatique entre la République française, le Grand-Duché de Luxembourg et la république panaméenne. Tobias Hogarce déchaîna l’ire gouvernementale. Le premier ministre Manuel Valls éructa : « Il y a des forces moqueuses qui visent à salir la France. Non, la France, ce n’est pas “Le Louvre des vendus”, la France ce n’est pas Tobias Hogarce. Il ne devrait pas y avoir de naturalisation française pour ceux qui déshonorent la France. » Fin du propos et début de la traversée du désert pour l’artiste panaméo-luxembourgeois naturalisé français, puis déchu de cette même nationalité.

Ainsi Roberto Quevedo, conservateur du MAC Panamá, résuma la carrière de Tobias Hogarce puis laissa la parole à l’enfant maudit du pays. L’artiste présenta alors à l’assemblée son nouveau projet baptisé “Soccer Removal” qu’il qualifia de “software-art”. Selon Hogarce, “Soccer Removal” est un hommage au fond vert qui constitue l’arrière plan footballistique. Par fond vert, on l’aura compris, Hogarce fait à la fois référence à la pelouse mais aussi au fond vert comme support des effets spéciaux d’incrustation. Ici la fonction du fond vert est inversée. Il ne s’agit plus de détourer une personne sur ledit fond, de couleur vert, puis de remplacer ce même fond par une autre image, mais d’utiliser au contraire le fond vert de la pelouse footballistique afin d’en effacer les joueurs. Une rencontre entre deux clubs de Premier League (championnat d'Angleterre de football) sera spécialement filmée pour “Soccer Removal”. « Pourquoi le championnat d’Angleterre vous demandez-vous ? » — lança Tobias Hogarce au public. « Certes, l’Angleterre est la patrie du “soccer”, mais, tout naturellement, l’Angleterre est aussi le berceau du jardin anglais dont la pelouse est la clef de voute et l’illusionnisme le point cardinal. “Soccer Removal” a pour ambition d’être à l’art du football ce que le saut de loup était au jardin anglais. Le saut de loup, également connu sous l’expression onomatopéique de “ha-ha”. Ha ! Ha ! » — reprit-il pour faire mouche.

« Pour ceux qui ignoreraient le sens paysagiste de cette interjection, permettez-moi de citer l’article Wikipédia consacré au ha-ha. » Tobias Hogarce se racla la gorge et lut doctement la note explicative : « Un ha-ha est, dans le domaine de l’art des jardins, une clôture masquée sous la forme d'une tranchée. Elle permet dans le sens souhaité d'avoir un effet visuel qui masque cette clôture tout en gardant une esthétique plus naturelle du jardin. Cet artifice est un classique du jardin à l'anglaise, etc. etc. » Voilà pour le ha-ha. Fin de citation. “Soccer Removal” est une espèce de ha-ha. Là où les limites du jardin disparaissent dans la continuité d’une prairie grâce au ha-ha, “Soccer Removal” lui, fait disparaître les joueurs dans le vert de la pelouse. Pour revenir au Premier League et au dispositif technique de prises de vue du match, la rencontre sera exceptionnellement filmée avec 120 caméras multipliant les angles de prises de vue afin de procéder digitalement à l’effacement des joueurs. Que verra-t-on exactement ? Rien. Ou plutôt l’invisibilité de toute chose. L’effacement à l’état pur. Le spectacle du non être. Imaginez un instant, devant cinquante mille spectateurs, le ballon évoluant dans l’espace du terrain sans aucun joueur pour en animer les mouvements et accélérations. Imaginez ce ballon parcourant la pelouse déserte, rebondir comme par magie et s’élancer dans l’air, puis retomber et se figer à hauteur de tête d’homme, sans qu’aucun corps ne soit présent. Aucun joueur sur la pelouse disais-je, certes, mais l’arbitre, lui, nous le verrons en train de courir derrière le ballon, le poursuivant sans relâche, tenu à distance par son aura pleine de mystère. Est-ce, d’ailleurs, encore un ballon ou un solide géométrique autonome, un icosaèdre tronqué doté de superpouvoirs ? Un ballon auto-jonglant, se driblant dans son propre aérodynamisme ? Un ballon marquant d’improbables buts vides ? Mais d’autres configurations sont possibles. Imaginez une pelouse vide exempte de joueurs, d’arbitre et de ballon. Seuls deux gardiens de but se font face à cent mètres de distance dans une attente et un étrange ballet dénué de sens. Quel magnifique plongeon dans le vide. Un geste gratuit, pour saisir le vide, le filet ondoyant dans le vent. Quoi de plus beau que le rien ? Je vous le demande » Ainsi Tobias Hogarce décrivit-il “Soccer Removal”.

Notons que l’œuvre sera dévoilée dans les prochaines foires d’art contemporain dans une galerie spécialement conçue pour l’occasion, autopromotion oblige, la “Art Removal Gallery”. Le match sera visible à l’Armory Show New York, Frieze New York, puis Frieze Londres, Art Basel, puis Basel Miami, Art Cologne, Dubai, Melbourne Art Fair… j’en passe (Fiac incluse) et des meilleures.

L’œuvre n’existe pas. Du moins pas encore, mais existera-t-elle vraiment ? La conférence de presse donnée au MAC Panamá ne serait-elle, en réalité, qu’une performance en vue de mystifier le milieu ? La présence de nombreux journalistes sportifs parmi l’assistance laisserait, néanmoins, à penser le contraire, voire même le contraire du contraire. Comme le dit le proverbe panaméen : À l’imposture nul n’est tenu.

Alessandro Mercuri

(1) Certains esprits mal inspirés virent, néanmoins, dans ce canard en plastique un canard vibrant. Cette vision du vibromasseur palmipède nous rappelle les malheurs de l’arbre de Noël de McCarthy fantasmé sous les traits d’un plug anal géant. (2) À cette époque, la hauteur moyenne du jet d’eau était de quatre-vingt-dix mètres au lieu des cent quarante de nos jours. « Cela ne fait aucun doute, c’est un signe. » — s’est exclamé Tobias Hogarce. Selon l’artiste, les cygnes flottant à la surface du lac et de la carte postale, lui inspirèrent l’installation “Hommage à Alphonse Allais” . (3) Hogarce n’hésita pas à qualifier de manière quelque peu méprisante Libération de journal collabo de la bonne conscience, organe officiel de la bien-pensance radicale. De manière biaisée, l’artiste ne manqua pas de rappeler que Laurent Joffrin, rédacteur en chef du journal avait en réalité pour nom Laurent Mouchard. (4) Hogarce s’inspire ici d’un texte d’Alexander Pope paru dans le Guardian n°173 en date du 29 septembre 1713 où le célèbre poète et satiriste anglais raille l’art topiaire français, cet art de tailler architecturalement les arbres et arbustes des jardins. Pope y chante le ridicule d’un “Ours de laurier-thym en fleurs, avec un chasseur de genièvre maintenant en fruit” ou encore “Un Cochon en lavande avec la sauge qui croît dans son ventre.” (5) À ceux qui douteraient de l’existence de cette scène, on leur conseillera de regarder sur internet la vidéo “On AHAE: Henri Loyrette Director, Louvre Museum, Paris (2001 - 2013)”, encore à ce jour présente en 2016 sur le compte “Youtube AhaePhotography”.